Attaque de la primature : Il y a 28 ans, le 1er coup d’Etat contre la jeune démocratie africaine



La Conférence nationale souveraine togolaise venait de s’achever il y à peine quatre mois mais les institutions de transition mise en place par cette grande assise nationale subissent les coups de butoir du système en place qui ne veut rien céder. Après avoir vainement essayé les 1er et 8 octobre d’arrêter le Premier ministre de la transition Me Joseph Kokou KOFFIGOH, les militaires à la solde du Général EYADEMA, passe le 03 décembre à l’offensif contre la Primature. Au prix d’âpre combat, le demi-frère du chef de l’Etat, le colonel Toyi GNASSINGBE, fut tué dans cet assaut contre la jeune démocratie togolaise.

Suivons le récit des événements tels que l’historien Godwin Tété.

« Le coup de force du 3 décembre 1991 va effectivement remettre en cause les acquis de la CNS. D’autres remises en cause suivront un peu plus tard, sous des formes diverses au Niger, au Congo-Brazaville, etc.

« 3 décembre 1991, 5h30 ; les programmes de la Radio alternent variétés françaises et communiqués militaires. Un groupe de soldats se présente au portail de la Primature aux environs de 6 heures. Ces hommes demandent à parler au Premier ministre qui est aussi le Ministre de la Défense. Ce dernier dit à ces militaires de s’adresser à l’État-major.

« Quelques jours auparavant, les hommes du Général ont voulu profiter du retour du Premier ministre pour le « cueillir » à l’aéroport. Mais la sécurité de la Primature  ayant eu vent du complot, a demandé au Premier ministre de différer son retour, le temps de trouver remède à la situation. En fin de compte, le capitaine Epou qui a en charge la Sécurité de la Primature, s’est mis d’accord avec Joseph Koffigoh, pour que ce dernier rentre le 28 novembre.
« En ce mois de novembre, le Premier ministre Koffigoh avait assisté en France au Sommet franco-africain de Chaillot.

« Au retour de Koffigoh de Paris, les éléments de l’armée, fidèles à Éyadéma, n’ont pas pu intervenir, à cause du renforcement de la sécurité du Premier ministre et grâce à la sollicitude des Ékpémog.

« Après des précédentes tentatives, pressées d’en finir avec la transition démocratique, les troupes de Gnassingbé Éyadéma encerclent la Primature au matin du 3 décembre.

« Un sous-officier en service à la Primature  au moment des faits, témoigne. En parlant des forces rebelles dans l’hebdomadaire Le Regard, il raconte : « La troupe était composée de trois corps : la FIR (Force d’Intervention Rapide), le RCGP ( Régiment Commando de la Garde Présidentielle) et le 2è BM (Bataillon motorisé). Les officiers qui sont identifiés sur le terrain étaient : Biténéwé (capitaine), Télou(capitaine), Sakibou(lieutenant). »

« De l’autre côté, les forces de la Primature avait à leur tête, les capitaines : Epou, Aboni ; les lieutenants : Agbélé, Awoumé, Tokfaï. Ā noter que  trois officiers français encadraient les forces de sécurité de la Primature. Au début des hostilités, ceux-ci auraient filé à l’anglaise en direction de leur ambassade. En effet, un accord de coopération militaire franco-togolaise (du 23 mars 1976) stipule que les coopérants militaires ne doivent pas prendre part aux opérations de guerre, de maintien de l’ordre ou de rétablissement de la légalité.

« Les deux capitaines éyadémiesques : Biténéwé et Télou, entrés de tête de cortège, tentent d’user de la ruse pour amener les résidents de la Primature à se rendre. Nonobstant la détermination des 67 personnes des lieux dont 62 combattants armés et 5 civils, un sous-officier et quelques hommes se rendront. Au total, 7 hommes, qui d’ailleurs, seront les seuls à être tués côté Primature. En se livrant, ils ont été désarmés, puis chargés par le capitaine Biténéwé d’aller convaincre d’autres groupes de la Primature de se rendre.

« Les choses tragiques commencent avec l’arrivée par le côté face à lamer, du lieutenant-colonel Toyi Gnassingbé (demi-frère d’Éyadéma). Il dégaine son arme et tire sur les hommes de Koffigoh à l’extérieur de la Primature. C’est en ce moment que se produit une chose inattendue. Un essaim d’abeilles effrayé par les tirs s’abat sur les assaillants. Ces derniers détalent dans tous les sens, servant ainsi de cible aux forces loyalistes de la Primature. Les hommes d’Éyadéma tombent alors comme des mouches, au cours d’une courte bataille qui va durer environ 30 minutes.

« Une autre version de cette guerre fratricide, débute les hostilités à 6h15. Un char enfonce la porte. Le soldat qui assure la garde est la première victime. Des jeeps font irruption dans la Primature ; de même que trois chars qui prennent position, pendant que des dizaines de militaires essayent d’escalader la clôture. Un occupant de char hurle aux gardes de la Primature : « Déposez vos armes, déposez vos armes ! » Ils s’exécutent. Ils reçoivent l’ordre de se mettre en un groupe. Ils n’ont pas le temps de former le groupe, car aussitôt un mutin commence à les arroser de balles. Débandade et morts. Certains ont pu se cacher. Un soldat légaliste rescapé raconte : « La riposte ne se fit pas attendre. Nous attendîmes l’un des nôtres qui était dans la cour du bâtiment « rafaler » nos assaillants. C’est là que Télou et Gnassingbé furent atteints. Ainsi commença la tuerie. Les chars prirent pour cible le bâtiment ; c’est à ces moments qu’ils se sont entre-tués car ils avaient oublié que tout autour du bâtiment, il y avait leurs camarades … Les nôtres, certains cachés dans les puisards, d’autres parmi les fleurs touffues, sont passés inaperçus des assaillants ». Les militaires d’Éyadéma furent ainsi obligés de faire une pause pour se réorganiser. La seconde fois, ils eurent affaire à  un essaim d’abeilles qui les pourchassa. Et le même témoin de comparer la prestation de ses adversaires à « une fusillade entre paysans ».

« Ce défenseur de la Primature rendra hommage à la représentante du Comité International de la Croix-Rouge, Mme Marguerite Contat, qui a passé la nuit, adossée aux portes du pavillon militaire du CHU de Tokoin, afin que ses camarades et lui-même ne soient pas exécutés par les militaires d’Éyadéma.

« Le commandant de la Garde présidentielle, le demi-frère d’Éyadéma, Toyi Gnassingbé est abattu par un officier légaliste. Toyi Gnassingbé avait coutume de dire « Etu si nsin lé » (La puissance est au bout du fusil), se moquant de la chanson en éwé qui dit : « Fofo si nsin lé » ( La puissance appartient à Dieu.)
« L’envoyé spécial de RFI, Jean-Karim Fall, accouru à Lomé quelques heures plus tôt, allait vivre un des reportages en direct les plus rocambolesques de sa carrière. Un vrai scoop ! On eût dit que les putschistes avaient attendu l’heure H des informations de la matinée pour déclencher les hostilités.

« Quelques minutes auparavant, le journaliste français avait expliqué, dans un premier direct, comment dès l’aube, les chars avaient pris position aux abords de la Primature située au bord de l’Océan. Il avait notamment fait le point sur les exigences des militaires, à savoir : la dissolution du Haut Conseil de la République. Le journaliste avait observé que le général Éyadéma, pour une fois, s’alignait explicitement sur la revendication de ses hommes. J.-K. Fall avait insisté sur les dix propositions du Premier ministre Koffigoh, propositions parmi lesquelles : la formation d’un nouveau gouvernement tenant compte de toutes les sensibilités politiques du pays ; la révision de la baisse des indemnités  accordées aux membres du Haut Conseil de la République. Puis au cours de l’édition suivante du journal, voici ce que l’on pouvait ouïr.

« La présentatrice RFI. – jean-Karim Fall, vous avez des nouvelles assez pessimistes à nous communiquer…

J.-K. F. – Oui Danielle ! On est loin d’un accord, puisque depuis dix minutes, des tirs nourris d’armes automatiques sont entendus à Lomé. De l’endroit où je me trouve, je ne peux rien voir, mais les tirs viennent bien entendu de la zone de la Primature (…). Ils ont duré un bon quart d’heure. Là, il y a une accalmie relative… Tenez ! Là, à l’instant là, là … (Les auditeurs entendaient les bruits de canons.)

La présentatrice RFI. – Oui, effectivement, oui …
J.-K. F. – Ils viennent  de revenir là … Vous avez entendu ?
La présentatrice RFI. – Oui … Absolument ! Oui…

J.-K. F. – Donc je crois que l’assaut de la résidence du Premier ministre a commencé. Restons toutefois au conditionnel. Mais je ne vois pas quel genre d’objectif les militaires pouvaient attaquer à Lomé avec un tir aussi nourri. Je vous rappelle qu’à l’intérieur, il y a une cinquante de soldats loyalistes qui sont relativement bien équipés. » 

Un sous-officier en exil, cinq ans après les faits, raconte :
« La force de défense de la Primature n’avait pas voulu déposer les armes, mais Koffigoh, en tant que civil n’ayant jamais entendu des coups de canon, a demandé le cessez-le-feu parce qu’il croyait que sa troupe était complètement anéantie. Il ne savait pas ce qui se passait réellement. Et malgré le refus du capitaine Epou, il a insisté. Et là, j’ai vu notre drapeau sortir et remis à la troupe envahissante.

Joseph Koffigoh ramené à Lomé 2 (résidence d’Éyadéma), sera reconduit dans ses fonctions. C’est une étape cruciale de la transition. Le Premier ministre sortira métamorphoser de la résidence Lomé 2. Sa marge de manœuvre en ce qui est de la gestion de la Transition, sera considérablement réduite. En somme, Me Koffigoh ne sera plus le Premier ministre de la Transition, il devient l’homme du général Éyadéma. Cela, la population ne le sait pas encore. Jo Ko Ko sera applaudi pour avoir résisté aux assaillants pendant de longues minutes avant reddition.

Éyadéma venait de gagner son premier duel contre la Transition. Le combat à venir va consister à recouvrer l’intégralité de ses pouvoirs d’antan. Une politique de reconquête savamment élaborée par ses militaires et ses conseillers de l’extérieur, avec la bienveillante et tacite protection d’une partie de la France officielle. De la Françafrique (Godwin Tété.)

Ā l’aube de ce 3 décembre 1991, de ma cachette située à Bè-Kpota (sud-est de Lomé), j’entendais gronder les canons à la Primature (Palais des Hôtes  de  marque), comme si on les tirait à deux pas de chez moi…  Quelle misère ! C’est ça le pays que j’aime tant ?! Oui ! Un homme digne de ce nom se doit de croire en, et d’aimer un pays … me disais-je au fond de moi.

Et, très tôt le matin, des amis politiques des miens étaient venus me tirer de ladite cachette, presque de force… pour me mettre sur la route d’un nouvel exil… Vers l’occident du Togo. Pratiquement sans un sou en poche. Avec, comme tout bagage, le courage aux tripes, la peine au cœur, l’amour de la Terre de mes Aïeux à l’esprit…

Ā partir d’un certain point de mon parcours, je dus traverser, à pied, forêt et rivière, grimper et descendre  mont, dormir chez des villageois que je ne connaissais guère et qui ne me connaissais guère non plus… Je ne parviens à Accra (Ghana) que dans la soirée du 5 décembre 1991. Je dus l’hospitalité à Gilchrist  Olympio et à son frère Bonito…

Je  reviendrai au bercail le 12 janvier 1992. En attendant un autre départ … en exil.

Combien de vies humaines togolaises auront été sacrifiées ce jour du 3 décembre 1991 sur l’autel de la monarchie absolue « éyadémaïste » ? (quatre vingts) morts au bas mot – chiffre vivement  « rejeté » par les tenants de l’ordre ancien…

Ā la vérité, le colonel Toyi Gnassingbé ne rendit pas l’âme sur le coup, sur le champ de bataille, mais plutôt au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Tokoin … Et je tiens directement d’un témoin oculaire : de feu Ayawovi  Logo Kwawuvi, à l’époque Directeur de ce CHU, que le « terrible », le bardé de gris-gris et de talismans, l’auto-proclamé « invulnérable »  Toyi Gnassingbé ne bénéficia d’aucune forme avérée d’empathie de la part de ses congénères soignants…

Cela veut dire que la question togolaise ne se situe nullement entre l’ethnie kabiyè et le reste des Togolais. Loin s’en faut ! La question togolaise se situe bel et bien entre une infime clique oligarchique qui tend à manipuler, à instrumentaliser et à utiliser l’ethnie kabyè contre l’écrasante majorité des Togolais – y compris des Kabyè

Quant au Premier ministre, Guy Penne… dit : « Koffigoh est conduit chez le Chef de l’État, et le lendemain 4 décembre, il apparaît à la télévision, le visage tuméfié (il dira qu’il a été victime d’un essaim d’abeilles), et annonce qu’il a décidé de se rendre pour éviter un bain de sang. »(Cf.Guy Penne, La longévité du « Grand TImonier » africain, in Mémoires d’Afrique, 1981-1998, chapitre XVI, p.281, Paris, Fayard, 1999), Mais nombreux, bien nombreux  sont les Togolais qui croient que Joseph Kokou Koffigoh a été, à Lomé II, plutôt victime de quelques services corporels…

Toujours est-il que la tragédie de la Primature aura déclenché la remise en cause systématique et totale  des principaux acquis de la Conférence Nationale Souveraine.

Certes, comme nous venons de le constater, les espoirs suscités par ces assises se sont largement très vite évanouis. Mais si la CNS a été, assurément, un moment privilégié de l’histoire du Togo, elle n’aura pas été pour autant la fin de l‘histoire de notre pays.

L’histoire d’un peuple est un Tout, une Globalité spatiotemporelle, avec des hauts et des bas, des chutes cruelles et de glorieuses remontées de la pente. L’histoire d’une nation est un Continuum, un Fleuve. Voilà pourquoi, étudiant la Grande Logique de G.W.F. Hegel, Vladimir Ilitch Lénine glose : « Le fleuve, les courants dans le fleuve, les courants particuliers, l’écume en haut, les courants profonds en bas ; mais l’écume est aussi une expression de l’essence. »

Au demeurant, si nous avons relativement échoué, c’est, fondamentalement,  parce que nous avons perdu de vue le vieux conseil de karl Marx : «  La force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle.»  Ā la vérité, au travers de la CNS, nous avons réalisé une révolution mais en oubliant le principe premier de toute révolution : détruire, dans toute la mesure du possible, les superstructures de l’ordre révolu …


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