Le ministre Pius Agbétomey « Je n’avais pas vu pareil détermination auparavant. C’était une révolution »





L’actuel Garde des sceaux, ministre de la justice et de la législation,  Pius Kokouvi Agbétomey, était le juge qui a tranché l’affaire des tracts subversifs contre le président Eyadema au cours d’un procès qui a déclenché le soulèvement qui a sérieusement ébranlé pour la première fois le régime dictatorial d’Eyadema le 05 octobre 1990. A l’occasion de la célébration des 22 ans de ces événements, en 2012 alors qu’il était devenu inspecteur général des services juridictionnels et pénitentiaires au ministère de la justice nous l’avons interrogé sur ce procès retentissant. L’intéressé a accepté pour la première fois parler de ce procès. Lecture …

Vous êtes le président du tribunal chargé de juger l’affaire dite Dossouvi-Doglo pour distribution de tracts subversifs dont le jugement a conduit au soulèvement estudiantin et populaire du 05 octobre 1990. 22 ans après les faits, souvenez-vous encore de l’affaire ?

Pius kokouvi Agbétomey : Merci de me poser des questions sur le procès du 05 octobre puisque c’est l’appellation que les gens lui ont donné. En fait en matière de souvenir, je dirais que mes souvenirs sont très, très vieux puisque ça fait 22 ans que le 05 octobre s’est déroulé. Mais il faudrait restituer les choses dans leurs réalités. Cette réalité c’est que le 05 octobre n’était en fait que le jour où je devrais vider mon délibéré dans cette affaire dont les débats se sont déroulés deux semaines auparavant, c’est-à-dire le 21 septembre 1990.



Le 21 septembre est le jour là où les débats dans l’affaire Logo Dossou, et Doglo Agbélénko, ont eu lieu au palais de justice. Les débats se sont déroulés dans de bonnes conditions et ceux qui y étaient peuvent en témoigner. Si après les débats il y a eu quelque chose, je veux que les gens sachent que ce n’est pas le jugement où la décision que j’ai rendu qui a été à l’origine de quoi que ce soit puisque ces choses se sont déroulées avant que je ne puisse vider mon délibéré. C’est la réalité !


Au moment où j’arrivais au tribunal, il y avait un tollé, il y a avait une effervescence, il y avait une atmosphère électrique tout autour du palais. Les gens chantaient les chants patriotiques « Fofo si nusé lé ». Pour la première fois, les gens chantaient « La Terre de nos Aïeux », (ndlr : l’hymne national qui était interdit à l’époque). Je me suis dit attention ! Ça ne va pas être facile.


Quand l’heure de rentrer en salle pour vider mon délibéré a sonné j’ai essayé d’envoyer une de nos greffières dans la salle des délibérés pour apporter ma robe. Les gens ne pouvaient pour la laisser passer. Moi je suis resté dans mon bureau attendant que la situation se calme avant que je n’aille vider mon délibéré. C’est dans l’intervalle que les choses ont commencé. Il y avait un remue-ménage inimaginable, je ne pouvais dire exactement ce qui s’est passé en ce moment. Quand je suis sorti, les bancs de la salle d’audience sont cassés, tout était pêle-mêle. Dans les minutes qui ont suivi les casses et les pneus enflammés se sont poursuivis en ville. On ne peut pas affirmer que ce jour-là j’étais devant la masse et que j’ai vidé mon délibéré et que c’est ça qui a mis feu aux poudres.


N’y avait-il pas des indices qui indiquaient que les accusés allaient être condamnés raison pour laquelle les gens se sont mobilisés ?

De toutes les façons, les gens penseront ce qu’ils voudront penser. Le 21 septembre, il y avait plein de monde au palais de justice. Assurément qu’en ayant mis l’affaire en délibéré publiquement et quand nous avions dit que le débat est clos et que nous allons vider notre délibéré dans deux semaines, c’est-à-dire le 05 octobre, certainement les gens se sont passés l’information, la bouche à oreille a fonctionné et alors la mobilisation a été encore plus grande. Je ne sais pas ce que les gens pensaient faire ce jour-là mais de toutes les façons c’est que je n’avais pas vu pareil détermination auparavant.

Quels sont les chefs d’accusation retenus contre les prévenus ?

Vous l’avez dit au départ c’était des tracts subversifs et diffamatoires. Ce n’était pas une procédure criminelle. C’était une procédure correctionnelle comme toute autre procédure. C’était du fragrant délit.
Je vous dis la main sur la conscience que le procès que j’ai eu à diriger ce jour-là n’est pas différent des autres procès que je tenais. La seule différence ici, c’est qu’il y avait beaucoup de personne.



Deuxièmement, la victime en cause était le chef de l’Etat, c’est tout ! C’est la différence. Forcément quand la victime est le chef de l’Etat, les gens vont penser ce qu’ils pensent mais interroger les avocats, ils vous diront que tout que s’est déroulé dans une ambiance bonne enfant dans le respect strict de la loi, des règles de procédures.

Qui étaient les parties en présence ?

Ecoutez ! Ça fait 22 ans je ne savais plus qui assurait le rôle du ministère public mais pour les prévenus il y avait des avocats… je ne retiens plus aucun nom mais je crois que Mes Dégli, Gally, Apévon…doivent être de la partie.
Les souvenirs sur ces détails m’échappent un tout peu.

Quand ça a dégénéré ce jour-là comment avez-vous réagit en tant que juge qui allait rendre le délibéré dans cette affaire ?

Il y avait cette appréhension. Moi j’ai dit que c’est ce procès qui engendre cette situation. Ecoutez on ne peut échapper à l’histoire, c’est l’histoire qui s’écrit. C’est l’histoire qui s’écrit je me suis mis devant la réalité des choses. Evidemment, comme j’étais le juge qui avait présidé les débats, j’étais très méfiant, je savais où mettre les pieds parce que je ne voudrais pas être victime de l’indélicatesse de certaines personnes qui penseraient me nuire. Donc, j’étais très méfiant à l’époque.


Je n’ai jamais été victime d’aucune agression. Je n’ai pas été protégé par les forces de l’ordre. Moi je passais comme du vent. D’ailleurs beaucoup de personnes ne savaient pas que c’était moi qui avais présidé le procès.


D’ailleurs depuis 22 ans, vous êtes les premières personnes à m’approcher et m’interroger sur ce sujet. Personne ne l’a fait auparavant.


Vu les réactions dans la ville, est-ce qu’on peut dire que la population à l’époque avait compris le sens du mouvement où les gens réagissaient par suivisme ?

Je crois qu’il y avait beaucoup plus de suivisme parce que les gens ont suivi un mouvement de masse. Il faut dire que c’est une révolution. C’est tout !


Moi quand je rentrais après à la maison j’ai vu l’étendu des casses qui ont eu lieu. J’ai dit c’est Lomé que ça se passe comme ça ? Ça m’a fait prendre conscience de l’ampleur de ce qui se passait.

Attendiez-vous à une telle issue du procès ?

Non ! Non ! Pas du tout ! Je ne suis pas Dieu pour savoir ce qui allait se passer. Je sais tout simplement que ce jour-là l’ambiance était électrique et c’est ce qui m’a fait dire que ça n’allait pas bien finir mais je n’allais pas jusqu’à imaginer que ça pouvait aller jusque-là.

Avez-vous par la suite vidé le délibéré ?


Oui j’ai vidé mon délibéré quand la population s’est calmée. Après les prévenus ont été ramenés et j’ai vidé le délibéré devant eux.

Avez-vous reçu des pressions des plus hautes autorités ?


Des pressions de la part de qui ? Il ne faut pas faire l’amalgame. Moi je n’avais aucun rapport avec qui que ce soit. Je n’avais aucune relation avec qui que ce soit. Je n’avais de relation qu’avec mon chef de juridiction. Je ne peux raconter des histoires.

Quel a été la suite de votre carrière ?


J’étais vice-président du tribunal au moment du procès, je suis devenu président du tribunal. Après la grève, je suis nommé conseiller à la Cour d’appel. Après j’ai été secrétaire général au ministère de la justice pendant 7 ans. Après ce poste j’ai été conseillé administratif de la chambre judiciaire de la cour suprême. Et puis en 2008, je suis nommé inspecteur général des services juridictionnels et pénitentiaires. Aujourd’hui Je suis le magistrat le plus ancien du corps.

Aujourd’hui 22 ans après quel regard portez-vous sur la révolution du 05 octobre 1990 ?

Ce mouvement a fait son temps. Chaque chose à son temps. Et puis Dieu fait chaque chose bonne en son temps. Peut-être, il le fallait c’est pourquoi cela a été. Aujourd’hui, les gens ne parlent plus du 05 octobre puisque c’est un souvenir. C’est d’autres choses qui préoccupent les gens. Mêmes les acteurs sont oubliés et ceux sont d’autres acteurs qui sont sur le terrain aujourd’hui. Ce que nous souhaitons c’est un Togo prospère, un Togo qui puisse offrir à ses filles et fils le bonheur qu’ils puissent vivre sur une terre radieuse c’est tout ce que nous voulons.





Albert AGBEKO

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