Interview de M. Césaire Pooda : « Il est important que les pays africains s’approprient le cadre d’orientation et de gestion de la qualité de l’air »

 



 

Il y a presque trois décennies, en 1992, le monde entier avait accouru à Rio de Janeiro au Brésil pour jeter les bases d’un nouveau développement solidaire. Le ‘Sommet de la Terre’ comme on l’avait appelé avait clôturé ses assises sur un Consensus mondial en établissant clairement le rapport entre environnement et développement durable.

A la fois aboutissement d’une prise de conscience progressive des limites du modèle de développement en vogue à la fin du siècle dernier, et point de départ d’une réflexion collective d’un autre modèle sous-tendu pour les valeurs de solidarité, d’interdépendance et de co-responsabilité, le Sommet de la Terre restera un des grands marqueurs de la fin du vingtième siècle.

Près de trente ans après, il ressort qu’au nombre des problèmes environnementaux que connaissent les grandes agglomérations africaines se trouve la problématique de la qualité de l’air, avec pour dénominateurs communs la rapide croissance de la population, le développement prodigieux des activités économiques tout comme celui du trafic. Trois croissances à l’origine de la pollution atmosphérique et de la qualité de l’air.

Pour aider les pays africains à traiter la question, le bureau Afrique du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNE) vient d’élaborer un Cadre d’orientation pour la gestion de la qualité de l’air. M. Césaire Pooda fait partie de l’équipe pluridisciplinaire qui a travaillé sur le projet. Il en donne ici, quelques éclaircissements.

 

Vous avez été membre de l’équipe pluridisciplinaire recrutée par le bureau Afrique du Programme des Nations Unies pour l’Environnement pour élaborer le “Cadre d’Orientation pour une meilleure qualité de l’air”. De quoi s’agit-il ?


Cesaire Pooda (CP) : Au terme de son mandat, le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), principale autorité environnementale mondiale définit le programme environnemental mondial, promeut la mise en œuvre cohérente de la dimension environnementale du développement durable au sein du système des Nations Unies. A ce titre, il coordonne l’élaboration d’un consensus sur la politique environnementale en surveillant l’environnement mondial et en attirant l’attention des gouvernements et de la communauté internationale sur les questions émergentes.

 

La pollution atmosphérique est un problème important et croissant, qui touche presque tous les pays. Des politiques urgentes et efficaces au niveau national et municipal sont donc nécessaires pour résoudre ce problème. De nombreux pays et villes, dans les économies en développement et émergentes, ont besoin d'efforts substantiels pour établir et renforcer la base de données factuelles pour l'élaboration et la mise en œuvre de politiques liées à la qualité de l'air ambiant.

 

Cela demande, entre autres une surveillance régulière et cohérente de la qualité de l'air, l’adoption de politiques fortes transversales à différents secteurs (par exemple, les transports, les déchets, l'urbanisme, les produits chimiques, etc.), la sensibilisation et la communication. Sur la base de résolutions adoptées lors de la première et troisième sessions, l’Assemblée générale du Programme des Nations Unies encourage les gouvernements à tous les niveaux à prendre des mesures dans tous les secteurs pour réduire toutes les formes de pollution atmosphérique.  

 


Sur cette base, le Bureau Afrique s'est engagé à développer un cadre d'orientation pour une meilleure qualité de l'air dans les villes africaines. Il servira de base aux efforts de renforcement des capacités et de formation dans les pays, ainsi qu’à l'élaboration de politiques fondées sur la science pour améliorer la qualité de l'air.

 

Pour en venir plus précisément à votre question, on peut faire observer que le Cadre d'orientation pour une meilleure qualité de l'air dans les villes africaines est divisé en 7 modules : - Un premier module porte sur les normes et la surveillance de la qualité de l'air ambiant. Un deuxième module traite de l’Inventaire et de la modélisation des émissions. Le troisième module aborde les aspects touchant la santé et les autres impacts. Le quatrième module aborde le volet Communication en matière de qualité de l'air.

 

Les trois derniers modules embrassent l’importante question de l’élaboration de plans d’action pour la qualité de l’air, la gouvernance de la qualité de l’air et enfin le financement de la gestion de la qualité de l’air.

 

En quels termes se pose la problématique de la qualité de l’Air en Afrique aujourd’hui ?

L’essor industriel notable dans les grandes villes africaines, couplé avec la croissance démographique exponentielle et des pratiques néfastes des habitants conduit à plus d’émissions de polluants dans l’atmosphère. Il en résulte un impact perceptible sur la santé et l’environnement  qui se décline en un grand nombre de décès, de pathologies respiratoires, de pluies acides, etc.). La pollution est passée progressivement dans le peloton de tête des causes de décès prématurés et demande, par conséquent, plus d’attention a tous les acteurs parties à la gestion de la qualité de l’air dans les pays. Là, réside un grand défi, car la vérité, dans la quasi-totalité des pays du continent africains en proie à d’énormes autres questions relatives à leur développement, la problématique de la qualité de l’air même si elle est émergente ici et là, commence tout juste à figurer timidement dans les priorités nationales et requiert encore plus d’attention et d’intérêt.

 

Certains experts des questions environnementales tirent la sonnette d’alarme. Dans sa livraison du 29 novembre 2019 du journal Le Monde, Cathy Liousse, directrice de recherche au laboratoire d’aérologie du CNRS à Toulouse, en France, tirait sur la sonnette d’alarme en insistant que “si on ne fait rien, l’Afrique pourrait représenter la moitié des émissions de pollution dans le monde d’ici à 2030”.

 

Il faut sans doute l’admettre, l’Afrique subsaharienne reste le terreau fertile d’une pollution croissante aggravée par une démographie et une densité urbaine accrues, sur fond d’augmentation des risques sanitaires et épidémiologiques liés à la détérioration de la qualité de l’air. Selon une étude de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) publiée en 2016, entre 1990 et 2013, les décès prématurés causés par la pollution atmosphérique ont connu une hausse de 36%. Le taux de particules fines dans l’air provoque une multitude de pathologies pulmonaires et cardiovasculaires. Véronique Yoboué, chercheuse à l’université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, ne dit pas autre chose, elle qui affirme “qu’il y a un gros problème de pollution particulièrement en Afrique où les mesures sont deux, voire trois fois supérieures aux normes de l’Organisation mondiale de la santé”.


Qu’est-ce qui se fait en Afrique en termes d’actions et de politiques en faveur de l’amélioration de la qualité de l’air ?

 

CP : Je l’ai dit d’une certaine manière déjà, la multitude des problèmes de développement auxquels font face les gouvernements, ne place pas forcement la question de la pollution et de la qualité de l’air dans le peloton de tête des priorités nationales. Il y a toutefois de timides frémissements qui demandent a être amplifies. Des choses se font par exemple avec l’appui de partenaires extérieurs. C’est dans ce contexte, par exemple, que des initiatives pour mesurer la pollution de l’air se mettent en place dans les grandes villes ouest africaines. Le programme européen DACCIWA (Dynamics Aerosol Chemistry Cloud Interactions in West Africa ), qui compte en son sein des chercheurs africains a travaillé dans 4 villes d’Afrique de l’ouest couplé avec des observations satellitaires: Abidjan, Accra, Lomé et Cotonou. Des stations de mesures ont été installées dans plusieurs villes. Résultat : partout les concentrations de particules polluantes sont au-dessus des seuils recommandés par l'OMS. 

 

Grace à ce type d’initiatives avec à la clef les études menées, on sait maintenant que pour l’essentiel, l’origine de la pollution dans les grandes agglomérations africaines est le fait essentiellement de cinq facteurs, dont la combustion de bois pour la cuisson des aliments, le brûlage des déchets à ciel ouvert, le trafic routier, les industries agro-alimentaires et chimiques, les poussières de sable du Sahara transportées par le vent vers la zone sahélienne.

 

Les mesures de la qualité de l’air sont nécessaires pour l’élaboration de politiques adaptées. La réalité est que les données sont encore bien peu nombreuses et imprécises pour évaluer l’ampleur de la pollution sur le continent africain. Au Burkina Faso par exemple ce travail est encore à un stade embryonnaire. Il aura fallu attendre 2007 pour voir l’une des premières études locales de mesure de la pollution dans la capitale Ouagadougou, dans une thèse de doctorat en physique à l’Université Joseph Ki-Zerbo. Dix ans plus tard, la situation n’avait pas beaucoup évolué indique l’auteur de ladite thèse, Bernard Nana qui déplore le très petit nombre de personnes à avoir été formées pour mesurer la pollution de l’air à Ouagadougou. A Lomé, la capitale du Togo voisin, la situation n’est guère plus reluisante. Le service de l’information et du suivi de l’environnement qui manque de moyens estiment à environ USD12.000.000 le montant des fonds nécessaires pour mettre en place un réseau de mesure de la pollution dans la capitale.

 

Avec son système opérationnel de mesure de la qualité de l’air composé de six stations fixes et d’un camion, la ville de Dakar fait exception dans une certaine mesure, car elle a la possibilité de calculer en temps réel les niveaux de pollution dans la capitale. En tout état de cause, le niveau de pollution élevé qui persiste dans cette ville pose la question de fond de la pertinence et de l’efficacité des politiques mises en place par les pouvoirs publics sénégalais.

 

Cette problématique présente de plus en plus un certain intérêt au sein de le Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) depuis la conclusion, à Abidjan, en Côte d’Ivoire en 2009, par ses membres d’un accord de principe, pour améliorer le niveau de pollution atmosphérique. Les plus grandes avancées restent l’Afrique australe avec à sa tête les pays comme l’Afrique du Sud ou encore l’Ile Maurice avec des initiatives significatives en matière d’élaboration de politiques et de textes de lois sur la pollution et la qualité de l’air.

 

Pourquoi une stratégie de communication sur la qualité de l’Air en Afrique ?

 

CP : Dans l’exposé des points aux réponses aux questions précédentes, il est clairement perceptible, à mon sens que l’amélioration des questions environnementales en Afrique notamment celle de la pollution et de la qualité de l’air requiert d’amener les acteurs de partir d’un point A ou ils se trouvent vers un point B souhaité. Ce mouvement, ou ce résultat implique une bonne dose de changement de comportement recherché dans un jeu de balancier entre des pratiques et autres habitudes acquises, des convictions viscérales tenaces qu’il faut parvenir à surmonter. Dans ces conditions, on comprend bien qu’un levier essentiel pour y parvenir reste l’information, la sensibilisation et plus largement encore la communication.

On peut, à ce niveau observer, non sans une certaine pointe de satisfaction, l’opinion bien faite de nombreux acteurs convaincus que la mise en place d’un système d’évaluation de la qualité de l’air marque seulement les prémices d’une lutte d’envergure à mener contre la pollution de l’air. Une lutte dans laquelle la contribution de la communication sera de premier plan. Des idées sont déjà émises ici là, parmi lesquelles la construction de routes, le renouvellement des parcs automobiles, la construction de voies piétonnes, l’amélioration des transports en communs ou encore la nécessité de faire connaitre davantage les risques liés à la pollution. On peut encore convoquer ici Véronique Yoboué qui campe bien le rôle que devra jouer la communication. Elle affirme dans la même livraison du journal Le Monde cité précédemment que les populations doivent être sensibilisées par rapport à leurs pratiques, avant d’indiquer que “exemple beaucoup de fumeuses de poisons, par exemple ignorent la dangerosité de leurs activités.

Plus concrètement le module de communication mis en place par le bureau Afrique du Programme des Nations Unies pour l’Environnement est un document de référence en matière de Communication et de Gestion de la Qualité de l’air a l’usage des autorités publiques, de tout acteur opérant dans ce domaine et plus largement du grand publique.

 

 

 

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